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jeudi, 02 août 2007

Moi, Nicola Boytier (4)

« La calomnie ferma ses cent bouches ; les héritiers devinrent traitables ; il n’y eut point de procès et tout se termina par le ministère du notaire. » Restif de la Bretonne « La vie de mon père »  
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L’affaire d’ aujourd’hui est beaucoup plus sérieuse que celles qui m’occupent habituellement. Nous sommes le Lundi 2 septembre et l’on vient de me réveiller en pleine nuit pour que je me transporte au domicile d’Antoine Delleville, rue de la Glaisière, dont le fils a été blessé. C’est Claude Héricourt qui m’emmène en charrette au domicile des Delleville. Je laisse donc à l’écurie la monture qui me sert d’habitude pour mes déplacements, c’est une jolie jument noire qui répond au nom de plume, elle y cotoit la jument grise qui tire le cabriolet de mon père. Je l’emprunte parfois quand il n’en a pas l’usage, c’est un cabriolet léger et rapide. La maison des Deleville comporte une salle donnant sur un verger où la famille vit et mange. Le sol est en terre battue, une vaste cheminée, des chaises de bois blanc foncé de paille, une grande table en bois de chêne de peu de valeur, une fontaine de cuivre jaune et un méchant coffre en noyer occupent cette salle. Il est tout juste 5 heures du matin quand je commence à copier car je n’ai pas eu le temps d’appeler mon greffier, Antoine Bonnot. Antoine est notre maître des écoles mais comme cette fonction est peu lucrative il vient de temps en temps nous prêter main forte, à mon  père ou à moi-même et son aide nous est fort précieuse car le travail ne manque pas pour nous les notaires villageois qui sommes à la fois notaire, afin de dresser les actes et les contrats, tabellion, pour garder les minutes et délivrer les copies et greffier. Antoine est un grand gaillard au teint vif qui ne manque pas d’humour, nous nous connaissons depuis longtemps car nous avons fait nos études ensemble chez les jésuites.

Saturnin Delleville, jardinier à Montreuil a été victime d’un guet-apens. En ce dimanche 1er septembre , vers les 10 heures du soir, il s’en allait reconduire Joseph Hardy, maçon à Montreuil, tous deux étant assis sur le siège de Claude Héricourt l’aîné, marchand de foin, lorsque Claude Quemain, dit Collot, marchand de bois et Julien Barrisson, vigneron à Montreuil, qui allaient tous les deux reconduire Antoinette Bataille chez Jean Bataille, son frère, se mirent à les interpeller violemment et à les insulter, les traitant de gueux et de coquins. Bien que Saturnin et Joseph ne répondirent aucune parole, les deux autres décidèrent de les attendre dans un coin qu’ils connaissaient bien, chacun un gros bâton à la main, et de donner  plusieurs coup, de poings, de pieds et de bâtons sur le corps de Saturnin en lui disant «  bougre de chien que je te tue », qu’il en est résulté plusieurs contusions à la tête, du côté gauche, au dessus de l’oeil et de l’oreille, au bras droit mais aussi sur le reste du corps en de nombreuses plaies profondes et avec grande effusion de sang, de manière qu’il est impossible à Saturnin de travailler, ayant été obligé de se faire saigner et se mettre au lit. Saturnin est un jeune homme grand et mince, le front haut dans un visage au teint pâle éclairé d’yeux bleus forts ouverts, dans lesquels je peux lire toute la souffrance qu’il endure. Il repose dans une pièce adjacente sur une couchette à bas piliers sans matelas mais avec une simple paillasse, un traversin et une couverture. J’enregistre la plainte qu’il me faudra porter plus tard à la prévôté. Je n’ai qu’une hâte, regagner mon lit. Après avoir vu les pauvres meubles de la famille Deleville, je me trouvais bien heureux de pouvoir m’endormir dans la confortable couchette à hauts piliers de bois de chêne de ma chambre. Et j’appréciais son confort : un sommier de crin et un matelas de laine couverts de toile, un traversin, deux oreillers de coutil remplis de plumes, une couverture de laine blanche, une courtepointe de coton et un tour de lit aux rideaux de serge de mouy rouge ornés de rubans de soie blanche. En plus de cette couchette, ma chambre est meublée d’une table, d’un fauteuil recouvert de tapisserie de Bergame à fleurs – celui là même qui était le fauteuil favori de ma douce mère - , d’un coffre-bahu piqué de clous et couvert de cuir noir et d’une commode-toilette de bois de chêne surmontée d’un miroir avec une cuvette et un pot à eau de faïence. Je retirais mes souliers que je laissais sur le parquet près du tapis, je m’allongeais et m’endormis.

Ce n’est que trois mois plus tard que j’entendis à nouveau parler de ces mêmes personnes car il me fallut rédiger un désistement de plainte en faveur de Claude Quemain et Julien Barrisson. Claude est grand et maigre à la figure froide et maussade, Julien est de taille moyenne et s’avance en se dandinant. Des cheveux filasses encadrent un visage régulier et boutonneux, son front est couvert de sueur. Les voilà revenus à de meilleurs sentiments, grâce à l’intervention de leurs amis communs, mais surtout effrayés par un procès qui ne pourrait que leur coûter de grands frais et qu’ils avaient toutes les chances de perdre, promirent de rembourser les frais engagés pour penser et pour médicamenter le dit Saturnin des blessures commises en sa personne jusqu’à sa guérison ainsi que les frais de la plainte, charge et information et le rapport fait de la blessure en vue du jugement. Le tout s‘élevant à 45livres qu‘ils s‘engagèrent à payer en écus de six livres pièces et autres monnaies ayant cour, une partie à payer le 1er Novembre prochain et le reste à la fin de la présente année. Ces 45 livres sont une somme non négligeables pensais-je, en me remémorant que c’était le prix qu’avaient coûté récemment l’achat de 160 bouteilles pleines de gros vin rouge cru de Beaune à mon oncle. On ne me demanda pas de mentionner à nouveau les injures proférées à l’encontre dudit Saturnin, dont la gravité et la nature sexuelle gênait considérablement sans doute les uns et les autres qui préférèrent les faire tomber dans l’oubli. Que de bêtises sont ainsi prêts à commettre de jeunes hommes comme ces deux là pour fanfaronner devant une demoiselle. Je reste persuadé que cet incident a pour origine cette Antoinette Bataille que je n’ai point vu mais que j’imagine assez jolie pour tourner la tête de ces jeunes coqs.

Commentaires

bonjour Enriqueta,
toujours un vrai plaisir de retrouver Nicolas ( avec ou sans "s")
Bonne journée
stéphanie

Écrit par : stéphanie | jeudi, 02 août 2007

Pour le "s", c'est une question, en aucune façon une remarque....
Stéphanie

Écrit par : stéphanie | jeudi, 02 août 2007

Le pauvre! Il a perdu son "s" en montant a cheval... :-)

Écrit par : enriqueta pour Stéphanie | jeudi, 02 août 2007

Normal, il l'a accroché à la S-elle...
ok c'est très nul, je sors.

:-))

Stéphanie, comique incomprise

Écrit par : stéphanie | vendredi, 03 août 2007

Je relis avec plaisir, d'autant plus que ça me dépayse, que de changer ainsi d'époque ;)

Et à ce propos, ça me fait penser un peu au travail d'historienne d'Arlette Farge - que tu cites plus bas - dont le souci est de restituer au plus près le quotidien des gens du peuple au XVIIIème, leur comportement ou leur façon de s'exprimer... (d'elle j'ai lu "La nuit blanche", où elle part d'un fait divers - la condamnation d'un jeune homme pour blasphème - pour mieux rendre compte du climat et des préoccupations propres à cette période...)

Écrit par : nico | mardi, 07 août 2007

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